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Gomorra
Italie | 2008|
Réalisation : Matteo Garrone
Avec : Salvatore Abruzzese, Gianfelice Imparato, Maria Nazionale
Version originale (italien) sous-titrée en français
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    rubrique 'INFORMATIONS'
Anatomie de la mafia italienne
"On ne partage pas un empire d'une poignée de main, on le découpe au couteau." Cet empire, c'est Naples et la Campanie. Gomorrhe aux mains de la Camorra. Là-bas, une seule loi : la violence. Un seul langage : les armes. Un seul rêve : le pouvoir. Une seule ivresse : le sang. Nous assistons à quelques jours de la vie des habitants de ce monde impitoyable. Sur fond de guerres de clans et de trafics en tous genres, Gomorra raconte les destins croisés de : Toto, Don Ciro et Maria, Franco et Roberto, Pasquale, Marco et Ciro. Cette fresque brutale et violente décrit avec une incroyable précision les cercles infernaux de la Camorra napolitaine pour mieux nous y entraîner.


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Avec «Gomorra», grand prix à Cannes cette année, Matteo Garrone suit la vie poisseuse de cinq petites frappes de la mafia napolitaine.
par ARNAUD VAULERIN

Un solarium bombardé de musiques et une pelleteuse cahotante au crépuscule. Entre ces deux plans, courent 2 h 15 tendues et précipitées vers l’issue fatale sur une plage glauque. Le voyage sans retour de Matteo Garrone dans l’empire de la Camorra, la mafia napolitaine, relève de la plongée en apnée tant l’urgence de la survie irrigue les cinq récits qui s’entrecroisent dans ce film polyphonique et sobre dans sa forme. En acquérant, dès le printemps 2006, les droits du livre de Roberto Saviano, le producteur Domenico Procacci avait pressenti à juste titre la puissance évocatrice de ce roman-enquête bouleversant dont les ventes avoisinent aujourd’hui les 2 millions d’exemplaires dans trente-trois pays. Et qui a valu à Roberto Saviano, depuis deux ans, le succès mérité et les menaces de mort répétées de la Camorra. Anonymes. L’adaptation que signe Garrone n’est donc pas étrangère au livre. Mais là où l’ouvrage dénonce avec force des faits, liste des crimes et décrit des scènes folles, le film se concentre habilement sur cinq histoires d’anonymes pris dans l’engrenage de la mafia, dans cette cannibalisation des habitants de Scampia, banlieue au nord de Naples. Sans verser dans le documentaire militant. Un temps, «à la manière du Décalogue de Kieślowski», le jeune réalisateur a imaginé une adaptation en «dix épisodes que la télévision aurait diffusés pour restituer la richesse et la complexité du livre». Non sans regret, il a finalement resserré son récit qu’il présente aujourd’hui comme «un film de guerre». Gomorra débute en février 2004, quand éclate une faida, un sanguinaire règlement de compte entre clans. Garrone a isolé cinq parcours qui dessinent l’image de la Camorra du bas et son emprise sur ses petites mains : les sans-grade, les exécuteurs de basses œuvres, les nouveaux venus et ceux qui se rêvent un avenir pourtant sans lendemain dans le système. C’est par eux que la mafia prend corps. On croise Toto, le gamin de 12 ans qui bascule dans la mafia comme on s’engage dans l’armée. Avec perte et fracas. De cage d’immeuble en cage d’immeuble, on suit Don Ciro le docile porteur d’argent mafieux aux familles démunies. Chiens fous. Surtout, on déambule avec deux pieds nickelés anarchistes, Marco et Ciro. Dans ce film plombé où les protagonistes vivent dans un monde clos et sur des territoires verrouillés, ces deux chiens fous sont les seuls trublions épris de liberté et de nature. Leurs équipées, tour à tour joyeuses ou ridicules, permettent à Garrone de dépouiller la mafia de ses oripeaux folkloriques pour l’éclairer dans sa nauséabonde crudité. Marco et Ciro raillent les boss ventripotents à la voix éraillée, établis dans leur vulgarité graisseuse et musculeuse. C’est en grande partie par leurs yeux que l’on pénètre des lieux sinistres, des bâtiments déglingués aux couloirs putrides. Garrone livre une image de la Camorra identique à celle de Saviano. C’est une vision sordide, pulsionnelle et poisseuse qui émerge peu à peu. Le film évacue d’emblée la «dimension glamour lié à la mafia», souligne Matteo Garrone. Marco et Ciro se réclame de Tony Montana, le héros du Scarface réalisé par De Palma. Les chefs de clan sont eux fascinés par Tarantino et Scorsese. Mais, même en empruntant au cinéma de genre, Gomorra dépeint une toute autre réalité. Comme le révèle Le Vele, cet ensemble d’immeubles où se déroulent les trois quarts du film, qui sortirait presque d’une science-fiction (une architecture à la Blade Runner) s’il n’était d’abord le symbole de l’enfermement et d’un territoire mis en coupe réglée. Ravages. Gomorra opère également deux détours bienvenus par les trafics de la Camorra, qui permettent de saisir son pouvoir économique (lire ci-dessous). D’abord avec le couturier Pasquale qui ouvre des ateliers clandestins en cheville avec les grands noms de la mode. Ensuite avec Roberto et Franco, investis dans le traitement des déchets toxiques. Dans une scène moins anecdotique qu’il n’y paraît, Matteo Garrone montre une paysanne désolée de voir «la terre tout en désordre, pleine de trous», à cause des décharges sauvages ouvertes à la hâte et aussitôt ensevelies. Avec une économie de moyens et d’effets, Garrone montre les ravages de la mafia sur la nature. Rien ni personne n’est épargné dans ce film. Le bel paese est devenu une zone grise où le bien et le mal se confondent et s’entretuent.

liberation.fr
La critique de Télérama
par Aurélien Ferenczi

Le titre est explicite : c'est la contraction de Gomorrhe, cité biblique détruite pour ses mauvaises moeurs, et de la Camorra, l'organisation criminelle qui domine la ­région de Naples. Cette dernière est une implacable machine à profit - en tout cas pour ceux qui la dirigent - qui a bénéficié de la mondialisation et de l'ultra­libéralisme qui souvent l'accompagne, ­transformant la région en une zone de non-droit. Dans ­Gomorra, le livre, best-seller en Italie ­depuis sa parution en 2006, Roberto Saviano montre l'horreur des pratiques mafieuses et leur poids grandissant au sein de l'économie transalpine. Le projet littéraire est singulier : l'auteur, qui n'a pas 30 ans, a signé un « roman vrai » - un « nonfiction novel », ainsi que Truman ­Capote qualifiait De sang-froid. Ce qu'il décrit est le quotidien que tout jeune ­Napolitain côtoie, sait et tait : un cata­logue saisissant de meurtres et saloperies en tout genre. Il passe tout au long du livre la rage de celui qui brise le tabou du silence, et fait oeuvre citoyenne en disant au monde le mal et son étendue. Le film ne laisse pas transparaître la même urgence, la même singularité. Peut-être parce qu'il lui manque d'être dit, comme le livre, à la première personne, d'être ce récit d'un infiltré au coeur du « système » - le terme qu'emploient entre eux les criminels. Grand Prix du dernier festival de Cannes, Gomorra marque tout de même un prodigieux saut qualitatif pour Matteo Garrone, jeune cinéaste de 39 ans, dont les quatre précédents films étaient pour le moins inégaux. Le réalisateur et ses coauteurs ont su prélever dans le récit de Saviano des intrigues, des situations que le scénario entrecroise pour en tirer une sorte d'ample chronique criminelle, un tableau de la ­délinquance locale, grande ou petite. Se succèdent ainsi des éclats de violence ultra­spectaculaires, comme la tuerie très « scorsésienne » par laquelle s'ouvre le film, et la description, plus inattendue, plus passionnante, de diverses procédures. Un cadre de la Camorra vend à des entreprises la possibilité de se débarrasser de leurs déchets toxiques - n'importe comment, et l'on comprend alors comment la mozzarella peut avoir goût de dioxine. Un autre contrôle le marché de la contrefaçon de vêtements de luxe, ­régulé par de curieux appels d'offres clandestins, qui subit la concurrence des ­immigrés chinois. Certaines séquences sont incroyables, comme quand l'organisation doit ­recruter des enfants pour convoyer les ­déchets dangereux ; d'autres, moins originales : deux ados inconscients, qui sont trop allés au cinéma, jouent avec le feu et affrontent, à armes évidemment inégales, l'organisation. Dans le livre, Saviano ne fait pas mystère de la façon dont les criminels ont inspiré les cinéastes, qui les ont inspirés à leur tour (les fiancées des « camorristes » s'habillent comme Uma Thurman dans Kill Bill, leurs compagnons se prennent pour Al Pacino dans Scarface). Cette « parenté » nuit au film : à l'écrit, les situations sont effrayantes ; à l'écran, elles deviennent parfois un best of des meilleurs films sur la Mafia, perdant leur dérangeant effet de réalité. L'échelle à laquelle ces exactions sont commises n'est pas précisée. Convaincant quand il décrit les effets dévastateurs de la Camorra sur les petites gens du coin - étonnante cité-dortoir de Scampia, une banlieue de Naples qui ressemble à une prison -, Matteo Garrone ne montre pas jusqu'à quel point toute l'Italie, voire l'Europe méridionale, est concernée par la gangrène criminelle. Ces défauts n'empêchent pas Gomorra d'être un bon film de gangsters ultraréaliste, et de donner un coup de fouet au jeune cinéma italien, mais ils le privent d'être tout à fait le document renversant qu'il prétend être. Aurélien Ferenczi

telerama.fr
A l’image de la mafia, dur et puissant
par Stéphane Canot

Très remarqué lors de la dernière édition du festival de Cannes, le film de Matteo Garrone plonge le spectateur dans l’enfer de la mafia italienne d’aujourd’hui. L’objet d’étude : la Camorra, basée à Naples et connue pour le nombre de ses victimes. L’axe : suivre quelques individus qui gravitent autour de cette organisation, dans un style proche du documentaire. Garrone étonne ! Il révèle aux grand public l’influence de la Camorra qui étends ses tentacules dans tous les domaines : de la haute-couture au (non) traitement des déchets en passant par l’extorsion. La réalisation est plutôt classique, caméra au poing, on est infiltré au sein du « système », comme l’appellent ses membres, en suivant, tour à tour, différentes personnalités : deux têtes brûlés rêvant de devenir Tony Montana, un comptable chargé d’indemniser les familles de détenus ou encore un couturier en étroite relation avec la Camorra. S’il peut parfois s’attarder sur des détails, le résultat reste remarquable. En dressant ces différents portraits, Matteo Garrone dépeint précisément le mal qui ronge son pays. La comparaison avec l’histoire de Gomorrhe, la ville rongée par les flammes, est tout à fait justifiée. Un film important pour comprendre l’étendu des dégats et qui confirme le renouveau du cinéma social italien. Stéphane Canot

http://www.commeaucinema.com/critiques=99164.html

commaucinema.com
La critique de La Croix
par Jean-Claude RASPIENGEAS

"Gomorra" de Matteo Garrone, film terrifiant, efficace et réaliste, Grand Prix du dernier Festival de Cannes, descend au cœur de la Camorra napolitaine Attention, plongée dans les enfers. Fresque étouffante de désespoir, Gomorra est la version cinématographique du livre du journaliste napolitain Roberto Saviano, témoin des agissements de la mafia, qui lui vaut, à 28 ans, d’être condamné à mort et de vivre sous protection policière (1). Son récit, précis, accablant, en tête des best-sellers en Italie et vendu dans 33 pays, est une description minutieuse et terrible des mécanismes de ce monde qui contrôle tout, corrompt, avilit, tue. La Camorra napolitaine, aujourd’hui « l’entreprise » la plus puissante d’Italie, irrigue une multitude d’activités légales et illégales. Le cinéaste Matteo Garrone entraîne le spectateur au cœur de cette organisation criminelle et économique. Pour garantir son business et faire respecter son « code d’honneur », elle a exécuté 4 000 personnes en trente ans. C’est la face noire de l’Italie, la gangrène de l’Europe. Matteo Garrone frappe à l’estomac Matteo Garrone nous fait partager la vie quotidienne d’habitants d’un quartier sous la coupe de clans. Inspiré de faits réels, son film montre comment ces mafieux investissent le marché de la drogue, les secteurs de la mode (ateliers clandestins), des déchets ou du bâtiment, pratiquent le trafic d’êtres humains, sélectionnent et exécutent les « fourmis », recrutées parmi la jeunesse de ces bas-fonds, trop heureuse d’accéder à ce monde d’argent et de puissance, idéalisé par l’imaginaire du cinéma (Scarface, Le Parrain). Matteo Garrone utilise un style efficace, très proche d’une certaine esthétique américaine, et frappe à l’estomac. Il suit le destin croisé de personnages, enfermés dans cet univers sans échappatoire, population terrorisée, hommes de main brutaux, cols blancs respectables, tous soudés par l’omerta, gage de survie. Le cinéaste alterne de vastes mouvements d’appareil, des travellings avec de belles profondeurs de champ, des séquences caméra à l’épaule, des scènes intimistes, dans des décors réels, joués par une distribution nombreuse et de qualité. Du début à la fin, son film baigne dans une atmosphère glaçante où la peur et la violence sont omniprésentes. Il finit par ressembler à une métaphore ou à une vision prospective de l’économie moderne. Jean-Claude RASPIENGEAS

la-croix.com
La critique du Nouvel Obs
par Pascal Mérigeau

Pour écrire son formidable film, Matteo Garrone a travaillé avec Roberto Saviano, journaliste condamné à mort par la Camorra napolitaine pour avoir décrit dans un livre terrifiant ses moeurs mortifères «Gomorra» pour Gomorrhe, cité légendaire à laquelle les moeurs dissolues de ses habitants et l'injustice qui y régnait valurent d'être emportée par le feu divin. La Gomorrhe des temps modernes pourrait être Casa del Principe, ville de la périphérie de Naples, 20 000 habitants environ et quatre à cinq morts violentes par jour en moyenne. «Gomorra» comme Camorra, aussi, ou presque. Voilà, nous y sommes. Sur les pas de Roberto Saviano, un enfant du pays qui comme tous les gamins de là-bas se précipitait sur la scène du crime sitôt qu'on annonçait un nouvel assassinat. Pour voir de qui il s'agissait - peut-être connaissait-il la victime -, pour apprendre comment cela s'était passé : les modes opératoires des tueurs varient parfois. De ce qui n'était encore qu'une curiosité passablement malsaine est née une vocation de journaliste. Et de cette vocation, une longue enquête, et de cette enquête, un livre paru au printemps 2006. Passionnant, foisonnant, vertigineux. Plus d'un million d'exemplaires vendus en Italie, des traductions dans le monde entier - en France chez Gallimard. Roberto Saviano est né en 1979, son talent de journaliste et ses convictions de citoyen lui offrent de vivre un rêve d'écrivain. Son existence s'en trouve transformée. Par l'argent ? Non. Par les pratiques qu'il a décrites et dénoncées : la Camorra a mis sa tête à prix, et le voici placé en permanence sous protection policière. Quand un juge menacé fait l'objet d'une garde rapprochée, il sait que celle-ci durera aussi longtemps qu'il exercera ses fonctions, sept ans au maximum. Saviano, lui, ignore la durée d'une peine dont seuls ceux qu'il a désignés peuvent décider la remise. Sans connaître des moeurs de la Camorra plus que ce qu'il en a montré, on peut craindre pour Saviano qu'il ne puisse prochainement quitter Rome, où il a dû se réfugier, pour se promener en toute sécurité dans les rues de Naples. De son livre, en effet, un film a été tiré, auquel il a participé. Et ce film a été montré en compétition à Cannes, où le jury lui a décerné son Grand Prix. On sait des manières plus sûres de se faire oublier. On connaît aussi des livres moins délicats à porter à l'écran que «Gomorra». Comment faire par exemple pour transformer en personnages de fiction ces gamins, ces caïds, ces seconds couteaux, ces hommes de main portraiturés sur le vif ? Quels acteurs choisir pour les interpréter ? Et, pour commencer, quelle ligne dramatique inventer pour associer le temps d'un film des figures qui ne se rencontrent jamais et vivent en parallèle des histoires que seul le talent de l'écrivain ramasse en faisceau, leur donnant ainsi et leur signification et leur portée universelle ? Cette dernière interrogation, Roberto Saviano et le cinéaste Matteo Garrone ont choisi de l'ignorer. Ils ont bien fait. Comme le livre, le film dessine une série de portraits et éclaire plusieurs destins. Deux adolescents fondus d'armes à feu, excités à l'idée de vider des chargeurs vers le ciel ou en direction de la mer, en attendant de se trouver en situation de tuer, et d'être tués. Un employé modèle couleur de muraille, qui longe à pas tranquilles les murs de la cité, pour aller porter aux familles des camorristes emprisonnés le salaire sans lequel elles ne pourraient survivre. Au passage, il a droit à un café, l'épouse solitaire à quelques mots de compassion; quant aux demandes d'augmentation, elles dépassent sa compétence. Un artisan tailleur de génie dirige un atelier dans lequel sont confectionnées les pièces de luxe que les marques les plus prestigieuses vendront demain pour des fortunes, ou offriront à des vedettes pour qu'elles les portent devant les photographes au cinéma, à la télévision... D'autres destins encore, qui sans jamais se croiser, tissent les fils qui composent le tissu d'une société en décomposition. Si la scène d'ouverture, massacre dans un institut de beauté, ancre «Gomorra» dans la tradition du film de gangsters, c'est pour aussitôt tourner le dos aux conventions du genre. L'enjeu n'est pas spectaculaire, mais devant la caméra de Garrone la leçon de couture donnée par le créateur de fringues de rêve à des apprentis venus d'Asie devient une scène captivante, et la plongée dans les carrières où sont stockés des déchets toxiques prend des allures de descente aux enfers. Pour que le spectateur s'intéresse à la vie de personnages auxquels le temps ne lui est pas donné de s'attacher, il fallait des acteurs exceptionnels. Ceux qu'a choisis Garrone «viennent pour la plupart du théâtre, ils sont renversants. «Gomorra», le film, offre de découvrir la vie de gens auxquels d'autre choix n'est proposé que celui de la violence, donne à ressentir le désarroi de toute une génération, permet de mesurer l'étendue du désastre napolitain et de constater la faillite tragique d'une démocratie. Cependant, il est un point sur lequel il demeure en deçà du livre de Saviano, qui réussit à placer le lecteur au coeur des enjeux décrits, lesquels ne se limitent ni à un pays ni même à un continent. Au rythme des sommes colossales qui sont en jeu (un clan peut amasser 500 000 euros en une journée grâce au seul commerce de la drogue), à la lbumière crue des lampadaires qui éclairent les cités aux murs gorgés de déchets toxiques, sous les néons blafards des ateliers où des esclaves venus d'Asie fabriquent les vêtements qui nous permettent de porter beau, c'est un peu de l'avenir de l'humanité qui se joue. Matteo Garrone est né en 1968. Il fut le directeur de la photographie du film de Nanni Moretti «le Caïman» (2006). «Gomorra» est son cinquième film, les précédents sont inédits en France, à l'exception de «l'Etrange Monsieur Peppino» (2004). Pascal Mérigeau

http://artsetspectacles.nouvelobs.com
Le livre de Saviano
par Antoine AUBERT

Certains iront jusqu’à parler d’un sacrifice. Pour avoir réalisé un travail remarquable, Robert Saviano, 28 ans, a été condamné à mort. Journaliste free-lance, très actif dans la presse italienne et sur internet, il a collaboré par le passé à des journaux comme Il Corriere del Mezzogiorno ou Il Mattino. Il travaille aujourd’hui à l’hebdomadaire L’Espresso. Jamais, jusqu’alors, il ne s’était essayé à l’écriture d’un livre. C’est, depuis l’an passé, chose faite. Avec pour résultat l'un des plus gros succès de librairie de ces dernières décennies en Italie: plus d’un million d'exemplaires vendus à ce jour. Un ouvrage devenu à son tour un best-seller en Espagne (150 000) et en Allemagne (200 000). Son adaptation cinématographique, sortie en France le 13 août 2008, a fait partie de la sélection du festival de Cannes où elle a reçue le Grand Prix. Un triomphe donc… qui n’a fait qu’amplifier les menaces de mort à son encontre. La "faute" de Roberto Saviano s’intitule Gomorra. Dans l’empire de la camorra. L’ouvrage relate l’action de la mafia napolitaine au cours de ces dernières décennies, dont il a été en partie témoin en enquêtant sur le terrain. Ce récit est fait sans autocensure, c’est-à-dire en donnant les noms de tous les parrains. Tous les noms. Une avalanche de détails, repris en boucle dans les médias, qui a ulcéré un Système habitué à l’omerta. L’auteur s’est attelé à une description minutieuse de ce monde. Tout y est dit, dans un style à fleur de peau. Ce cri "affaiblit" certes un livre tenant plus de la dénonciation d’un Napolitain ayant vu son propre père être victime de la camorra que du récit neutre d’un journaliste. L’ouvrage n’en reste pas moins exceptionnel, comme le montre l’ensemble des réactions en Italie. La mobilisation pour soutenir R. Saviano, après sa condamnation à mort par la camorra, a cependant mis un certain temps à s’opérer. Il aura fallu attendre l’intervention de grands intellectuels italiens, à commencer par celle d’Umberto Eco: "Après le cas Rushdie et celui de Robert Redeker, il semble qu'on ne puisse plus exprimer ses idées. Et si, pour Rushdie et Redeker, l'assassin pouvait venir de n'importe où, on sait qui menace Saviano. Il ne faut surtout pas l'abandonner", a déclaré l’écrivain. Les politiques ont suivi cet appel. Le journaliste, qui réside aujourd’hui à Rome, est désormais protégé, comme le sont d’ordinaire les juges anti-mafia. Tout en sachant que "la camorra a une mémoire d’éléphant et une patience illimitée" . A la tête du Système: les femmes Outre cette narration exhaustive des événements, R. Saviano cherche également, d’une manière brutale, à responsabiliser son lecteur. Ce dernier est mis face à la réalité des faits: les activités de la camorra touchent chacun de nous. Selon l’écrivain, qui se base sur des enquêtes judiciaires récentes, la grande majorité des vêtements de marque italienne (à commencer par les contrefaits, plus vrais que nature, de la haute-couture) passe entre les mains du Système qui "aliment[e] le marché international de l’habillement" . A Paris, notamment sur les Champs Elysées, à Nice ou à Lyon, de grandes boutiques de vêtements sont tenues par des mafieux napolitains. Même chose pour l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume-Uni (où certains mafieux ont été protégés), le Canada, les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, le Maghreb ou l’Amérique latine. En résumé: nous avons tous, un jour, donné de l’argent et consolidé la mafia napolitaine. "Chaque recoin de la planète [peut] être atteint par les entreprises, les hommes et les produits du Système", insiste Roberto Saviano . Cette "mondialisation" ne touche pas seulement les consommateurs: elle concerne également les victimes. Ainsi, ceux qui déchargent les vêtements sur le port de Naples pour le compte de la camorra "viennent de tous les coins: Ghanéens, Ivoiriens, Chinois, Albanais, et aussi Napolitains, Calabrais et Lucaniens". C’est le libéralisme, honni par l’auteur tout au long de l’ouvrage, poussé à son paroxysme. Face à la contrefaçon, les marques auraient pu réagir promptement. C’était oublier que ces activités "favorisaient leur diffusion […] Le Système avait d’une certaine façon aidé la mode "officielle" à se développer. […] Porter plainte aurait fait perdre des milliers de débouchés commerciaux, puisque les clans géraient directement de très nombreux points de vente" . La camorra est donc avant tout un système économique: "Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l’obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence" . Pour celle que R. Saviano décrit comme "l’organisation criminelle la plus importante d’Europe" , la politique n’est ainsi pas primordiale car elle n’est pas le "vrai pouvoir". Elle ne rapporte rien, donc elle ne fascine pas. Ceux qui souhaitaient une description des relations de la camorra avec les élus seront dès lors déçus: s’ils concernent autant des hommes de gauche que de droite, tant les hautes sphères que les entités locales, ces liens ne sont abordés qu’épisodiquement. R. Saviano préfère s’attarder sur les différents piliers sur lesquels repose le système: outre l’habillement, la drogue, le bâtiment, les déchets, et les armes. Chacun d’entre eux permet d’accumuler des sommes colossales d’argent. Tous, dans leur fonctionnement, effraient et rendent compte de cette "vérité qui reste sur l’estomac" . Les femmes ont une place centrale dans cette organisation. C’est sans doute l’une des aspects les plus surprenants du livre: "Avec la transformation de la camorra au cours des dernières années, le rôle des femmes a lui aussi changé et, de simples mères ou compagnes de fortune et d’infortune, elles sont devenues de véritables cadres dirigeants, se concentrant presque exclusivement sur les activités économiques" . Mais elles ont également pris les armes: "de chefs d’entreprise, [elles] devaient se transformer en tueuses" . Et les assassinats de femmes ont commencé, alors qu’elles avaient été jusqu’alors toujours plus ou moins préservées des violences mafieuses. Aujourd’hui, il n’y a "plus aucune différence entre les hommes et les femmes. Plus aucun code de l’honneur" . La camorra ne fait donc pas que s’étendre géographiquement: plus aucune catégorie sociale n’est désormais épargnée. R. Saviano affirme que si "le vrai visage du pouvoir absolu qu’exerce la camorra a des traits de plus en plus féminins, (…) les victimes de ce pouvoir, écrasées et broyées par ses chenilles, sont elles aussi des femmes" , citant en exemple cette jeune fille de 14 ans utilisée comme bouclier par un camorriste lors d’une fusillade. Elle "était coupable d’être née à Naples" . La ville de Campanie est revenue au cœur de l’actualité ces derniers jours avec le lourd problème du traitement des déchets. Dans Gomorra, Roberto Saviano en parle comme d’"un cancer" . Le Système s’est emparé du marché grâce auquel "les clans et leurs intermédiaires ont encaissé 44 milliards d’euros en quatre ans. […] Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, les familles de la camorra sont devenues les leaders du traitement des déchets en Europe" . Résultat: "Les campagnes autour de Naples et de Caserte sont une cartographie des ordures, le révélateur de la production industrielle italienne. En visitant décharges et carrières, on peut connaître le destin des décennies entières de bien produits en Italie" . Les monceaux de déchets (souvent toxiques) accumulés réservent parfois des surprises: "Un de mes amis, dentiste, de son état, m’a raconté que des gamins lui avaient apporté des crânes" . Et l’écrivain de décrire ces décharges devant lesquelles désormais la population passe en se signant, tandis que des marchés d’os humains voient le jour. Comme l’explique remarquablement bien Roberto Saviano, le traitement des déchets symbolise "la décharge sauvage" que le Mezzogiorno est devenu pour l’Italie du Nord. Et peu importe si la population napolitaine n’a plus d’endroit pour entasser ses propres détritus: "Tandis que les clans trouvent un peu partout de l’espace pour écouler les déchets, l’administration de la région Campanie […] n’arrive plus à se débarrasser des siens. Des déchets venus de toute l’Italie échouent illégalement en Campanie alors que les ordures qui y sont produites doivent être expédiées vers l’Allemagne en urgence, à un coût cinquante fois supérieur à celui que les clans proposent" . Le monopole de la camorra est à l’origine des crises auxquelles l’on assiste actuellement. Et la situation semble insoluble: "pour éliminer [les déchets] qui ont été accumulés jusqu’à aujourd’hui, il faudrait cinquante-six ans". Pendant ce temps, les maladies liées à la toxicité des lieux sont en très nette augmentation, et l’agriculture sombre, ce dont profitent les mafieux en rachetant les terrains pour faire de nouvelles décharges. Quand ces dernières seront pleines, elles seront fermées et l’on y construira des logements. Le profit, toujours le profit. Et la nausée pour le lecteur devant cet hallucinant récit. "Nous sommes là, nous serons toujours là" Lire Gomorra, c’est donc voir le drame humain que vit la région de Naples. Les jeunes occupent à ce propos une place centrale. Tous sont fascinés par ce monde qui leur rappelle le cinéma américain, fantasme partagé par les camorristes eux-mêmes qui font construire des villas ressemblant à celle de Scarface (Mussolini ou Napoléon sont aussi pris comme exemples). Faire partie de la camorra devient dès lors le rêve absolu. Le Système en profite, "les enrôle dès qu’ils sont assez âgés pour être fidèles au clan. Ils ont de 12 à 17 ans, beaucoup sont fils ou frères d’affiliés, d’autres viennent de familles en situation difficile" . Vient ensuite "l’éducation": "Pour les habituer à ne pas avoir peur des armes à feu, on faisait porter un gilet pare-balles à ces gamins puis on leur tirait dessus" . Pour les clans, l’adolescent ne représente que des avantages puisqu’ "il est prêt à passer tout son temps dans la rue" . Et ce en sachant que les jeunes "ne deviendront jamais des camorristes. Les clans ne veulent pas d’eux, ils ne veulent pas qu’ils intègrent la structure criminelle. Ils exploitent une main-d’œuvre abondante et la font travailler" . R. Saviano nous fait ainsi la description d’une génération perdue qui fait dire à un policier: "Plus il en meurt, mieux ça vaut pour tout le monde… " . Il y aurait encore beaucoup à dire sur le livre du journaliste italien: les attitudes ambivalentes des médias ou des forces de l’ordre face aux actions du Système; la description des luttes intestines qui ne cessent de faire couler du sang (les épisodes relatés par l’auteur sont atroces); le fonctionnement du Système concernant la drogue ou les armes. La richesse de Gomorra semble sans fin, pour le plus grand malheur de la Campanie et de l’Italie. Le 17 septembre 2007, Roberto Saviano est retourné chez lui, à Casal di Principe, "capitale du pouvoir économique de la camorra" , afin d’inaugurer, avec les officiels politiques, le début de l’année scolaire. En réaction à cette venue, les commerçants avaient baissé leur rideau, les balcons et les fenêtres des immeubles étaient clos. "La ville était morte" a, à cette occasion, déclaré l’écrivain. La camorra faisait ainsi sentir sa présence. Pourtant, une foule importante s’était rassemblée sur la place où il intervenait, confortant R. Saviano lorsqu’il affirme que les résistants au Système existent (comme le montre le chapitre poignant sur Don Peppino Diana, religieux assassiné pour avoir tenu tête aux clans). "Nous avons, vous avez, droit au bonheur. La force pour s’opposer au pouvoir des clans sur ce sol vient du talent de ses propres habitants: vous devez choisir de quel côté vous êtes", déclarait, ému, R. Saviano devant ces personnes présentes pour le soutenir. Pourtant, pendant ce temps, au fond de la place, une dizaine de personnes qui se définissaient comme de "jeunes entrepreneurs" applaudissaient ironiquement les discours qui se succédaient ce jour-là, répétant aux journalistes: "La camorra n’existe pas. Saviano n’a jamais reçu de menaces. Il veut seulement être élu député". Pour un reporter de La Repubblica témoin de la scène, cette présence signifiait surtout une mise au point: "Nous sommes là, nous serons toujours là".

http://www.nonfiction.fr/article-528-gomorra_cette_italie_abhorree.htm

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